« Il ne faut jamais se fâcher contre les choses car cela ne leur fait rien du tout » (Talleyrand)

L’art de la conversation (1950) , Magritte
Aujourd’hui dans la campagne présidentielle un candidat exhume Robespierre du cimetière où il était relégué et lit des extraits de Victor Hugo : le fanatisme de l’un, le sentimentalisme verbeux de l’autre se complètent assurément pour redonner à un public blasé le frisson du grand soir qui, comme on le sait, ne viendra jamais (pour cela il faudrait avoir lu un peu de Georges Sorel mais la culture de nos contemporains ne va pas très loin). –D’autres candidats, appartenant à des partis de gouvernement, rivalisent de propositions pour réindustrialiser la France ou pour régler les problèmes de dette souveraine en se livrant à un mécano fiscal, faisant assaut de volontarisme pour convaincre les Français de leur détermination. Comme disait l’autre les promesses n’engagent que ceux qui les croient et il n’est pas question de savoir ici qui a raison. La compétition électorale française permet de voir dans toute son ampleur le conflit entre la force des mots et la force des choses.
La force des mots
Depuis les analyses célèbres du philosophe anglais Austin (1911-1960), nul n’ignore la dimension performative de certains énoncés : quand dire, c’est faire. Un prêtre qui baptise un enfant, s’il est la bonne personne reconnue comme légitime pour le faire, intégrera le nouveau-né dans la communauté des croyants dès qu’il prononce la formule de baptême : la série rituelle des gestes qui accompagne l’énoncé du baptême ne contribuant pas directement à donner toute son efficacité symbolique à la formule sacrée car consacrée. Le langage politique oscille entre deux dimensions, et principalement lors d’une campagne électorale : d’une part il s’agit de définir un horizon où tout prend sens, d’autre part il s’agit d’énoncer les mesures plus ou moins techniques qui renvoient à un programme politique –il s’agit de faire au sens performatif et de faire faire. Par la parole le leader politique décrit à la fois ce qui est et prescrit ce qui doit être : dans les deux cas la puissance des mots est de donner réalité au constat (faire) et de donner l’impression d’une action cohérent, échelonnée dans le temps (faire faire). L’énoncé politique ne s’épuise pas dans sa dimension performative mais à trop confondre celle-ci avec la communication et le marketing politique, on confond plusieurs systèmes de signes. Une affiche politique relève de la communication politique, un énoncé politique a une dimension performative qui ne relève pas simplement de l’image. Ce n’est pas pourtant pas une performativité pure mais parasitée par d’autres fonctions annexes : le discours politique, destiné au public, a une dimension cognitive particulière. Ainsi dans tout discours on trouve une explication de la situation économique actuelle avec une conception de la causalité qui d’un point de vue strictement scientifique a plus à voir avec la pensée magique qu’avec une explication rationnelle. Au lieu de montrer les rapports complexes entre différents facteurs, on fait de la « finance », de la « crise », de la « mondialisation » des causes de la situation actuelle et l’interprétation approximative des chiffres, des statistiques ne fait que rendre le débat confus en l’absence de précisions sur les sources et la façon de les interpréter. Dans ce brouillard émergent parfois des catégories sociales comme « les riches » ou alors des vices comme la cupidité pour donner une explication de la situation actuelle. Au Grand Guignol de la Politique tous les coups sont permis. Là où le discours des experts introduirait une cacophonie peut-être inévitable en raison d’un pluralisme constitutif de toute approche scientifique, le leader politique abrège, simplifie et caricature, poussé par la logique du champ politique et du clan auquel il appartient. En théorie personne n’est dupe d’un tel procédé : ni la masse auquel ce discours simplificateur est adressé, ni les élites censées être plus éclairées mais on ne sait jamais…Critiquer les hommes politiques au motif qu’ils ne tiennent pas leurs promesses ou qu’ils mentent, ce serait s’en tenir à la seule confrontation entre le discours et les actes, entre les actes et la réalité alors que la nature même de l’énoncé politique est de créer une attente qui ne saurait être satisfaite : la nature performative de l’énoncé suspend l’ordre des médiations concrètes et complexes de la réalité et, tout particulièrement lors d’une campagne électorale, donne au public qui l’écoute le sentiment d’une solution imminente de nos problèmes. En ce sens l’énoncé politique conserve quelque chose de la foi qui animait les prédicateurs annonçant la parousie aux chrétiens.
La force des choses

Lamartine (1790-1869)
Puisque la mode est de déterrer les cadavres prestigieux lors de cérémonies politiques dans une nécromanie qu’on croyait dépassée, citons Lamartine qui fit un compte-rendu critique des Misérables de Victor Hugo dans un texte qui mériterait d’être relu, Considérations sur un chef-d’œuvre ou Le danger du génie (1862-1863). Qui aurait cru que le doux poète des Méditations poétiques se transformerait un jour en un critique féroce de la pensée sociale exprimée dans les Misérables ? Et pourtant dans ce texte Lamartine veut « défendre la société » contre Hugo qui « en accusant, la société, résumé de l’homme, fait de l’homme imaginaire l’antagoniste et la victime de la société ». Lamartine ne croit pas comme Hugo qu’on pourra changer les hommes ici-bas selon « le monde des utopistes, le paradis des belles imaginations, la société d’Hugo et de ses pareils ». Lamartine rappelle alors un souvenir : en 1848 quand il exerçait alors des responsabilités politiques une délégation d’ouvriers était venue réclamer à l’Hôtel de ville de Paris l’organisation du travail.
« — Pouvez-vous me dire ce que c’est que l’organisation du travail. » leur répliquai-je.
Ils se regardèrent et se turent.
« — Mais, c’est le travail organisé de manière que la concurrence soit détruite et n’avilisse pas nos produits et nos salaires.
— Bien, dis-je; mais, si la concurrence est détruite, que devient le droit le plus précieux
du travailleur, la liberté du travail ? (…)
« — Eh bien, leur dis-je, je vais vous définir à mon tour le seul socialisme vrai qui vous travaille et qui vous pousse à votre insu ici, pour exiger ce que vous ne savez pas définir, et dont vous croyez que nous avons le secret et la formule.
« Selon moi, le voici. »
Alors, usant largement de l’attention passionnée qu’ils accordaient à ma personne et à mes paroles, je leur démontrai, avec une énergique sincérité, que personne n’avait le secret de l’organisation du travail, ni d’une organisation de fond en comble, d’une organisation parfaite de la société, dite socialisme, où il n’y aurait plus ni inégalité, ni injustice, ni luxe, ni misère ; qu’une telle société ne serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s’y reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement même y cesserait à l’instant, car personne n’aurait le désir de respirer seulement un peu plus d’air que son voisin; que ce ne serait plus la vie, mais la mort; que l’égalité des biens était un rêve tellement absurde dans notre condition humaine que, lors même qu’on viendrait à partager à parts égales le matin , il faudrait recommencer le partage le soir, car les conditions auraient changé dans la journée par la vertu ou le vice, la maladie ou la santé, le nombre des vieillards ou des enfants survenus dans la famille , le talent ou l’ignorance, la diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communauté , à moins qu’on n’adoptât l’égalité des salaires pour tous les salariés, laborieux ou paresseux , méritant ou ne méritant pas leur pain ; que le repos et la débauche vivraient aux dépens du travail et de la vertu, formule révoltante, quoique évangélique , Louis Blanc , dont la seule énonciation faisait rire leur bon sens ; à moins cependant, ajoutai -je encore, que le travail libre ne devint travail forcé pour toute la société, que des répartiteurs du salaire, le fouet ou le glaive à la main, ne fussent chargés de faire travailler tout le monde, et que la société des blancs ne fût réduite à une horde d’esclaves, chassés chaque matin de leurs cases communes au travail uniforme, par des conducteurs de nègres blancs !
«Quel perfectionnement social ! » m’écriai-je au milieu du rire de l’auditoire, » et combien la société de tels socialistes ferait envier aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins paître en liberté et en paix l’herbe qu’elle ne mesure qu’à sa faim ! Non, ce n’est pas l’organisation forcée du travail que vous pouvez demander. »
« — Non ! non ! non ! » s’écrièrent-ils.
« — Eh bien ! il n’y en a pas d’autre ; je vous défie tous d’en trouver une autre: donc il n’y a pas d’organisation du travail, de distribution des richesses forcée, autre que la distribution par la liberté , par la concurrence, par l’économie des travailleurs, et par les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc.
« Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez. » Vous voulez que le capital, qui appartient à tous, et qui n’est que le réservoir du nécessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le travail, car, s’il n’est pas libre, il se cachera, il ne se montrera plus, il ne consommera plus, et par là même il fera mourir de faim le travailleur, en cessant de se répandre en salaires, et de s’accumuler en économies nouvelles, qui forment à leur tour des capitaux, et qui, en se dépensant, reforment des salaires , de manière que tout le monde jouisse et travaille à la fois pour jouir à son tour, »
« — Oui! oui! c’est cela!» murmura de toutes parts le bon sens de la foule, qui commençait à revenir à l’évidence.
« Mais vous ne voulez pas, » continuai-je, « et vous avez raison de ne pas vouloir qu’il y ait des misères incurables et imméritées, comme la société mal inspirée en est pleine. Vous ne voulez pas que le père et la mère malades , chargés de trop d’enfants en bas âge, et retenus par la maladie dans leur grenier, voient périr sans soins , sans lait, sans pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonnés au hasard. Vous ne voulez pas, etc. »
Je leur énumérai ici les misères innombrables et imméritées auxquelles la famille du prolétaire est sujette par le chômage, le veuvage, la caducité , l’abandon , le dénùment des orphelins, et tous les cas où la providence tutélaire d’une société bien inspirée doit s’étendre par l’œil et par la main d’un gouvernement sérieusement populaire, où elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misères imméritées par des secours actifs et par la charité sociale.
Ils parurent satisfaits et reconnaissants de cette énumération , de ces bonnes volontés des gouvernants en faveur des misérables , et crièrent de toutes parts : « — Oui ! oui! c’est ce que nous voulons ! »
— Eh bien ! ajoutai-je en concluant , vous reconnaissez donc qu’il n’y a qu’un seul socialisme pratique : c’est la fraternité volontaire et active de tous envers chacun , c’est une religion de la misère , c’est le cœur obligatoire du pays rédigé en lois d’assistance. Eh bien, c’est ce que l’intelligence de la nation vous donnera quand toutes les classes , tous les capitaux , tous les salaires , tous les droits , tous les devoirs, représentés dans la législation par le suffrage proportionné de tous, auront choisi le suffrage universel à plusieurs degrés pour l’harmonie sociale ; mais c’est ce qu’aucun homme sensé et consciencieux ne consentira jamais à vous donner dans ce que vous appelez l’organisation du travail ou socialisme radical, qu’on vous a amenés à vociférer ici sans en comprendre l’exécrable non-sens ! »
Tous applaudirent, et tous se déclarèrent éclairés et satisfaits, évacuèrent les escaliers et remplirent la place de Grève de cris de : Vive Lamartine! Ce ne fut pas là un triomphe de trois jours contre la démagogie du drapeau rouge, ce fut le triomphe du sens commun contre une idée fausse. »
On laissera de côté le beau rôle que se donne ici Lamartine pour s’attarder sur ce qu’il appelle la force des choses dont Les Misérables lui paraît être une dangereuse négation. En effet Hugo se livre à une critique excessive et injuste de l’ordre social qui sauve l’homme et délire pour ce qui perd l’homme, « le rêve antisocial de l’idéal indéfini ». Dans le 87ème entretien Lamartine explique pourquoi les Misérables est un livre dangereux :
« Ce qui fait de ce livre un livre souvent dangereux pour le peuple, dont il aspire évidemment à être le code, c’est la partie dogmatique, c’est l’erreur de l’économiste à côté de la charité du philosophe ; en un mot, c’est l’excès d’idéal, ou soi-disant tel, versé partout à plein bord, et versé à qui ? à la misère imméritée et quelquefois très-méritée des classes inférieures, négligées, oubliées, suspectes, souvent coupables, à la misère de la partie souffrante de la société ; idéal faux, qui, en se présentant à ces misères déplorables, imméritées ou méritées, de l’humanité manuellement laborieuse, présente à ses yeux la société comme une marâtre sans entrailles, qu’il faut haïr et logiquement détruire de fond en comble pour faire place à la société de Dieu. (…) C’est le romantisme introduit dans la politique ».

Victor Hugo en mage, André Gill
Ce qui est criminel c’est de donner aux masses « la passion de l’impossible » et ce qui est particulièrement impossible, « la première de ces impossibilités, c’est l’extinction de toutes nos misères ». Les révolutionnaires n’ont commis de grands crimes en 1793 que parce que le réel leur résistait : en voulant réaliser leur faux idéal, une conception platonique de la société, ils sont devenus des exterminateurs de leurs semblables ! Ce que nie Hugo tout comme les Révolutionnaires de 93 c’est « la force des choses ». Les utopies ne peuvent rien contre la misère de l’homme qui n’est pas simplement une misère sociale comme le dit Hugo : c’est une misère de naître sans qu’on l’ait voulu, c’est une misère que d’être sujet à la maladie et à la mort mais la seule égalité possible pour l’homme en ce bas monde est « l’égalité du cercueil ».
Lamartine ne prêche pas la résignation à l’homme car selon lui il y a deux philosophies sociales qui s’affrontent : une philosophie d’inspiration matérialiste qui promet des « jouissances matérielles à multiplier et à faire convoiter de bonne foi à tous les hommes » et une philosophie d’inspiration spiritualiste qui demande la résignation à l’ordre de la nature, à l’imperfection, la douleur, le travail et la mort pour mériter un autre sort dans le monde invisible. Il n’y a pas d’autre philosophie sociale possible contrairement à ce que pensent les utopistes. En fait Lamartine préconise une troisième possibilité, le bon sens qui fait que pauvres et riches, soumis aux mêmes misères, doivent se prêter mutuelle assistance, « cette charité de tous pour tous » que la société doit introduire en plus forte dose dans ses lois chaque fois que se révèle une misère sociale.
Que peut nous inspirer cette analyse ? Personne aujourd’hui, à juste titre, ne verrait dans l’ordre social une nécessité voulue par Dieu et qu’il ne faudrait modifier qu’avec la plus grande prudence. D’ailleurs la troisième possibilité évoquée par Lamartine entre l’idéalisme de l’utopie et le réalisme des conservateurs semble renvoyer à l’assurance sociale et aux missions de l’Etat-Providence. Ce qu’il faudrait retenir ici c’est qu’à force de mépriser la réalité, celle-ci finit par se venger par une réaction inévitable : la réalité ce n’est pas le « mur de l’argent », la puissance du capital ou la financiarisation de l’économie et qu’on pourrait transformer en votant une loi, en construisant de nouvelles lignes Maginot du protectionnisme (européen ou français) pour empêcher l’invasion économique –autant de façons simples de contenter sa clientèle électorale et de repousser à après-demain la prise en compte des problèmes actuels. La réalité c’est cette force des choses qui est aussi bien le produit de l’histoire récente, des décisions des acteurs individuels et collectifs, dans des circonstances déterminées où la circulation de l’information à des rythmes de plus en plus rapides produit des effets de façon incontrôlée et parfois incontrôlable. Le réalisme politique le plus élémentaire devrait faire comprendre que les beaux discours, les effets rhétoriques ne changeront pas cette réalité car ils en font partie et bien plus qu’on ne le croit. Non pas en changeant cette réalité grâce à l’onction du suffrage universel mais en produisant des effets imprévus ou imprévisibles dans leur réception : par exemple si tel candidat promet de prendre telle mesure contre les marchés, ceux-ci peuvent anticiper les effets négatifs de cette mesure avant qu’elle ne soit prise, ce qui renforce paradoxalement la dimension performative de l’énoncé politique ! Et par un effet paradoxal cela renforce aussi la croyance dans l’efficace du verbe politique.
C’est cet antagonisme entre la force des mots et la force des choses qu’il ne faudrait pas oublier –du reste les gouvernants en ont bien conscience, chaque fois qu’ils font primer la force des choses sur la force des mots lorsqu’ils doivent mettre leur discours en conformité avec la réalité. Personne aujourd’hui ne défend la forces des choses qu’on identifierait immédiatement à une défense de l’ordre établi alors que tout le monde se livre au tourbillon des discours consolateurs qui donnent de l’espoir en faisant croire que les mots seront plus forts que les choses. Espérons que le dégrisement viendra bientôt et qu’on cessera de faire du romantisme en politique.











