Au mois de mai 2011 est paru un livre sur les petits bonhommes bleus, autrement dénommés les schtroumpfs, dont l’auteur, Antoine Buéno, se fait fort de démontrer que ce qu’on prenait pour une BD amusante est en fait « l’archétype d’utopie totalitaire empreint de stalinisme et de nazisme » (Avant-Propos, p. 7). L’auteur prétend qu’il ne s’agit que d’un exercice potache d’autodérision. Il serait inutile alors de s’intéresser à ce livre si celui-ci ne se terminait par le propos suivant :
« Par ailleurs, maintenant que l’étude des schtroumpfs est faite, ne pourrait-on soumettre une multiplicité d’autres œuvres populaires au même crible ? » (IIème partie, Et après, p. 177)
On n’est plus seulement dans le canular mais bien dans la volonté explicite de faire une œuvre de salubrité publique en dévoilant les zones troubles des œuvres « populaires » qui doivent forcément être suspectes. S’agit-il de faire la sociologie des univers imaginaires de la BD ? De telles études existent déjà. Ce n’est pas une analyse sémiologique de l’œuvre de Peyo que propose l’auteur mais comme l’indique un spécialiste de la BD Patrick Gaumer, « une accumulation de sophismes. Des raisonnements qui paraissent rigoureux, mais qui sont trompeurs et mensongers » (http://www.lexpress.fr/culture/livre/schtroumpfs-staliniens-humour-potache-et-autoderision_998390.html)
Raconter n’importe quoi est le droit sacré de chacun mais enrober son propos d’un style pseudo-scientifique c’est autre chose : un caillou enrobé d’un papier dragée ne deviendra jamais friandise. Or l’auteur est maître de conférences à Science Po Paris et c’est ce qui nous intéresse ici : on voit à l’œuvre dans sa prétendue analyse toutes les idées reçues qui sont le propre du bas clergé intellectuel maîtrisant le code en vigueur dans cet institut.
Le livre est composé de deux parties : la première, neutre, rappelle l’historique de la création des schtroumpfs. C’est la deuxième partie qui nous intéressera. Voici le plan de cette partie :
I. Utopie
II. Stalinisme
III Nazisme
IV Totalitarisme
On s’étonne que l’auteur n’ait pas rajouté RACISME (qu’on se rassure les schtroumpfs sont aussi racistes d’après lui !) mais réflexion faite il a dû se dire que la liste était déjà assez chargée comme cela. Le plan de cette partie laisse augurer du pire pour ce qui peut être de la subtilité de l’analyse.
STALINISME
On passera sur l’analyse de l’UTOPIE : on ne voit pas bien l’intérêt à montrer que la société des schtroumpfs n’existe pas, si ce n’est pouvoir rappeler que la plupart des utopistes bannissent l’argent qu’ils considèrent comme la cause de l’inégalité sociale. Le rappel banal de ce qu’est une utopie sert en fait d’introduction à l’analyse du prétendu rapport entre la société des schtroumpfs et le STALINISME. A ce stade l’auteur donne libre cours à toute son imagination.
D’abord le bonnet des schtroumpfs est censé être un bonnet phrygien et Grand Schtroumpf placé à côté d’un schtroumpf ressemblerait à une cocarde tricolore : comme on le voit ci-dessous la ressemblance est frappante, juste au détail près qu’un est rouge et l’autre blanc, mais cela ne compte pas.
Quant au Grand Schtroumpf (dorénavant GS) il paraît qu’ en compagnie d’un de ses congénères il ressemble au drapeau français : d’ailleurs la ressemblance est tellement frappante qu’il a fallu attendre l’auteur pour la découvrir, tant elle crève les yeux!
Il est vrai que le GS tout seul est bleu (la peau), blanc (la barbe) et rouge (le bonnet et le vêtement). De là à dire que le GS renvoie à la France, alors que Peyo est un auteur belge, on a du mal à suivre la logique des idées. Passons.
L’auteur justifie ensuite le choix de l’entrée STALINISME plutôt que COMMUNISME : d’après lui « le GS pourrait voir été conçu, même inconsciemment, sur le modèle de Marx ou de Staline » (p. 104). Ce qui est commode avec l’inconscient c’est qu’il sert à tout, en l’occurrence à justifier les rapprochements les plus arbitraires.



Un air de famille ?
Donc la barbe de Marx et l’autoritarisme de Staline donneraient comme produit le GS ? On pourrait aussi dire, de façon tout aussi arbitraire que l’auteur, que la barbe renvoie à la sagesse de l’ancien (le GS est plus vieux que tous les autres schtroumpfs) et que le rouge est une couleur vive qui permet de se distinguer des schtroumpfs bleus. Ou encore que le GS ressemble au Père Noël, affirmation tout aussi arbitraire d’ailleurs


Cette fois, il y a au moins comme points communs la couleur du bonnet et la barbe.
L’auteur persiste dans son affirmation : la preuve que le GS est Staline c’est que le schtroumpf à lunettes porte des lunettes comme Trotsky (pp. 105-106). A ce stade de l’analyse on se croit dans une pièce de Ionesco, dramaturge qui aime parfois placer des sophismes et des paralogismes dans la bouche de certains de ses personnages :
Trotsky a des lunettes
Le schtroumpf à lunettes porte des lunettes
Donc le schtroumpf à lunettes est par analogie Trotsky dans la société des schtroumpfs


La seconde mort de Trotsky en 2011 : être comparé au schtroumpf à lunettes…
A part les lunettes on ne voit pas bien en quoi le schtroumpf à lunettes, éternel donneur de leçons, l’équivalent d’Agnan dans le Petit Nicolas, aurait un quelconque rapport avec Trotsky. La société des schtroumpfs ne peut reposer sur une complémentarité le GS (Staline)/ le schtroumpf à lunettes (Trosky) puisque le culte de la personnalité de l’un et son communisme d’Etat n’a pu s’édifier que sur la traque et la mort de l’autre. Parmi les arguments avancés par l’auteur pour justifier la dimension communiste de la société des schtroumpfs on retiendra l’anti-individualisme des schtroumpfs, le primat du groupe sur l’individu, le rejet du capitalisme (incarné par Gargamel obsédé par l’or), etc. Ici aussi par une série de rapprochements arbitraires l’auteur prétend que les travaux auxquels s’adonnent les schtroumpfs sont l’analogue d’une unité de production soviétique, kolkhoze ou sovkhoze (p. 116). Quand on sait qu’il s’agit d’une BD pour tous les âges on pourrait en déduire de façon tout aussi inverse que ce qui est présenté comme de l’anti-individualisme n’est autre chose que l’apprentissage de la vie en groupe, de la vie en commun où chacun exécute sa tâche, sans qu’il soit nécessaire d’y voir une référence cryptocommuniste.
NAZISME
Le plat principal arrive après cette mise en bouche : non seulement la société des schtroumpfs est stalinienne mais elle est aussi nazie ! Ce qui rend cette société nazie, c’est son racisme : dans l’album Les Schtroumpfs noirs une mouche pique un schtroumpf qui est contaminé par elle, devient noir et mord d’autres schtroumpfs qui eux-mêmes changeront de couleur. Comme les schtroumpfs piqués deviennent bêtes et que la BD fut publiée à l’époque de l’indépendance de colonies, l’auteur en déduit que cette dévalorisation du noir est l’expression d’un racisme de l’auteur. L’auteur fait une réécriture de l’histoire telle qu’elle l’arrange : après le fameux « black is beautiful » il est devenu impossible en Occident d’employer le terme de noir sans se faire taxer de raciste et on lui préfère le terme de « black ». L’histoire des couleurs nous apprend pourquoi la couleur noire a été souvent déconsidérée dans notre civilisation mais de là à associer systématiquement cette dépréciation du noir au racisme…Le fait que la schtroumpfette soit blonde viendrait aussi renforcer la dimension aryenne de la société schtroumpf : on traitera de ce point plus tard, lorsqu’on parlera de la misogynie, car apparemment l’auteur a du mal à comprendre l’usage potentiellement comique d’un stéréotype.
Après le racisme vient l’antisémitisme : le nez de Gargamel et son goût de l’or en feraient une incarnation du Juif. On a beau rappeler que Gargamel renvoie à tout un univers de géants (Gargamelle, la mère de Gargantua) et qu’il n’y a pas plusieurs façons de représenter la laideur, si ce n’est par des traits qui tirent le portrait vers la caricature, l’affaire est entendue : Gargamel serait l’image du Juif des nazis.


Gargamel et son chat Azraël Affiche de propagande nazie
Si on prend l’affiche du film de propagande, Le Juif éternel (1940) on trouve les expressions stéréotypées de l’antisémitisme un nez crochu et proéminent, le teint mat, l’apparence crasseuse, le rapport avec l’argent…Or peut-on encore distinguer une caricature qui transpire les stéréotypes haineux et une caricature qui essaie de rendre immédiatement la méchanceté d’un personnage ? L’auteur en tient compte dans son analyse (pp. 129-130) mais ignore la loi de déformation et d’aggravation des traits qui a lieu dans la caricature et surtout l’usage que l’on peut faire de la caricature dans un contexte déterminé.. Celle-ci peut être utilisée pour justifier criminellement les pogroms ou pour faire sourire de quelqu’un qui court après les schtroumpfs sans jamais réussir à les vaincre, malgré sa grande taille. Quand à l’idée que le chat de Gargamel, Azraël, serait Israël, l’auteur oublie de rappeler qu’Azraël est le nom de l’ange de la mort dans certaines traditions hébraïques…Alors l’argument qui fait d’Azraël un Israël déguisé ne tient pas.
Un autre argument pour parler de la société nazie des schtroumpfs consiste dans la misogynie de l’univers de Peyo. Il n’y a qu’une schtroumpfette, originellement créée par Gargamel pour détruire le village des schtroumpfs, et qui a été fabriquée selon la recette suivante.
« un brin de coquetterie… Une solide couche de parti pris…Trois larmes de crocodile… Une cervelle de linotte… De la poudre de langue de vipère…Un carat de rouerie… Une poignée de colère… Un doigt de tissu de mensonges, cousu de fil blanc…Un boisseau de gourmandise…Un quarteron de mauvaise foi…Un dé d’inconscience…Un trait d’orgueil…Une pinte d’envie…Un zeste de sensiblerie…Une part de sottise et une part de ruse, beaucoup d’esprit volatil et beaucoup d’obstination…Une chandelle brûlée par les deux bouts » (La Schtroumpfette).
L’auteur prend évidemment ces propos au premier degré et y voit là une approche réactionnaire de la femme qui attribue à celle-ci toute une série de maux et de travers moraux. On rappellera simplement que l’auteur enseigne à Sciences Po Paris, institut qui contraint ses étudiants à écouter des cours inspirés des Gender Studies américains pour obtenir leur diplôme (http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/06/10/01016-20100610ARTFIG00767-l-egalite-hommes-femmes-sur-les-bancs-de-sciences-po.php). Montrer les rapports entre la construction de l’identité sexuelle et les inégalités socio-économiques est sûrement une bonne chose mais si c’est pour perdre tout sens de l’humour, il y a de quoi se damner. Jamais l’auteur du Livre Bleu ne se demande si le stéréotype misogyne n’est pas susceptible d’une double interprétation comme dans tout ce qui relève de la caricature et de la satire : l’interprétation littérale qui peut en faire rire certains et l’interprétation qui consiste à rire de ce ramassis de lieux communs pour caractériser la féminité. Ici aussi la liste obéit au principe de l’excès et on ne peut savoir a priori quel est le sens qui fait rire celui qui lit cette liste. On peut endoctriner les individus mais on a encore du mal à lire leurs pensées. Vivre dans une société où on ne pourra plus rire des stéréotypes, tant qu’ils respectent l’identité de la personne, deviendra bientôt pire qu’à une époque où on coupait la langue aux blasphémateurs. Ce qui vaut de la schtroumpfette vaut aussi du schtroumpf à lunettes (p. 142) : c’est par les lunettes qu’on s’est longtemps représenté celui qui sait, donc il n’est pas étonnant qu’on se moque de lui et qu’on se venge par des facéties de la supériorité que lui donne son savoir. Il n’y a aucun rapport avec l’anti-intellectualisme des nazis : autant dire que Goscinny était poujadiste parce que le chouchou Agnan qui porte des lunettes se fait détester par les autres élèves de sa classe et que le poujadisme était un anti-intellectualisme !
TOTALITARISME
L’auteur prétend ensuite que puisque la société des schtroumpfs est à la fois stalinienne et nazie, « en science politique, la réunion de ces deux contraires apparents ne peut s’expliquer que par référence à une seule notion, celle de totalitarisme » (p. 148). On ne voit pas bien de quelle science politique l’auteur veut parler ? De ses souvenirs de lycéen ? Des fiches faites à Science po et pour Science po ? Si on se rapporte à un historien sérieux, connaisseur de la chose, Enzo Traverso, dans son livre Le Totalitarisme, ce n’est que par une facilité de langage qu’on peut parler de totalitarisme en général dans le cas du nazisme et du communisme (en laissant de côté le fascisme puisque l’auteur du Petit Livre Bleu n’en parle pas). On recommande avec la plus grande vigueur la lecture de l’Introduction du Totalitarisme: Enzo Traverso explique comment ce terme a fini par devenir une forme de synthèse fourre-tout pour penser la négation de la démocratie libérale du XX° siècle. A la limite il faudrait parler de différents totalitarismes. En utilisant la catégorie générale de totalitarisme on brouille les frontières entre ces deux régimes qui impliquent deux rapports différents aux Lumières. Ainsi en dépit de ses crimes sous Staline le communisme reste héritier de la tradition des Lumières alors que le nazisme est l’aboutissement de sa négation. Le nazisme se caractérise par la rationalité des moyens et l’irrationalité des fins : utiliser la rationalité instrumentale sous toutes ses formes pour l’hégémonie d’une race pure ; le communisme par des moyens irrationnels en vue d’une fin rationnelle : despotisme agraire, travail esclavagiste, répression policière en vue de moderniser et d’industrialiser l’URSS.
Donc on ne peut dire que la société des schtroumfps serait et stalinienne et nazie, et donc totalitaire.
Dans la section consacrée au Totalitarisme l’auteur prétend que l’autorité du GS, la quasi-absence d’élections, le musellement de la contestation, etc. traduirait le caractère totalitaire de la société. On épargne au lecteur l’analyse de cette argumentation : l’auteur s’étonne que le monde imaginé par Peyo ne soit pas le reflet fidèle de la société démocratique du temps de Peyo. Non seulement il faut que la BD soit irréprochable du point de vue du PC (politically correct) mais comme au bon vieux temps soviétique des « ingénieurs des âmes », il faut que l’univers imaginé renvoie à ce qui existe pour ne pas désespérer (non pas Billancourt) mais les (enfants des) lecteurs du Monde, de Libération et de Télérama. On ose à peine rappeler ce propos de Tolkien dans Faërie :
« (…) les contées de fées offrent aussi, à un degré ou sur un mode particuliers, les choses suivantes : la Fantaisie, le Rétablissement, l’Evasion, la Consolation (…)».
Ne peut-on pas appliquer à une certaine partie de la BD ce que Tolkien dit des contes de fées ? Pourquoi quand on lit une BD dont le contenu est explicitement imaginaire faudrait-il à tout prix retrouver la poussière du réel dans les pages que l’on tourne ? Au nom de quoi faut-il interdire de rêver à autre chose ? Ce qui transparaît dans cette critique c’est un moralisme aux lourds sabots qui croit que le paternalisme du GS instillerait dans l’esprit des enfants un mépris de la démocratie, au motif qu’il n’existe pas d’élections dans le village des schtroumpfs !
Il est temps de conclure, même si nous n’avons pas eu le temps d’analyser chaque point en détail. Reprenons la citation du début :
« Par ailleurs, maintenant que l’étude des schtroumpfs est faite, ne pourrait-on soumettre une multiplicité d’autres œuvres populaires au même crible ? » (IIème partie, Et après, p. 177)
Et prenons-la pour ce qu’elle est : un véritable appel à la délation, une condescendance pour les œuvres populaires (rappelons qu’une des spécialités de Science Po est la chasse au populisme, elle en voit partout) et une véritable entreprise de destruction de l’humour qui repose sur la caricature et les stéréotypes. Mais si on est à ce point allergique à l’humour et au rire, faut-il pour autant en dégoûter les autres avec ce ton glacial d’inquisiteur ? Notre époque a les Bernard Gui qu’elle mérite.
Sortir de sa manche les concepts de stalinisme, de nazisme et de totalitarisme à tout bout de champ, et surtout dans le cas où ils n’ont aucune application, est aussi grotesque que ce sophiste qui entrelardait son discours de mauvais latin devant Gargantua pour lui redemander ses cloches (Gargantua, chap. XIX).
A moins que le Livre Bleu ne soit à prendre au troisième degré, comme l’exemple même d’une interprétation qui se détruit elle-même en prétendant accumuler des preuves, mais dans ce cas une telle subtilité nous dépasse….